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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 14:52

Si Philippe Vasset est le romancier de l’économie mondialisée, Thierry Beinstingel est celui du lieu où s’applique, dans les sociétés humaines, la pression exercée au quotidien par ce libéralisme déshumanisé. « Retour aux mots sauvages », c’est un peu l’envers du « Journal intime d’une prédatrice », le même mouvement d’ensemble brutal et cupide, non plus dans les altitudes et altesses des conseils d’administration et autres lieux de décisions globalisées, mais dans les bureaux où regimbent et souffrent les salariés ordinaires. C’est surtout le radical contrepied de « L’enquête », aussi neuf et précis que le roman de Claudel est vague et convenu.

Rien ne semble plus inadapté que le genre de l’allégorie pour saisir la réalité, complexe et défigurée par les idéologies, de l’entreprise - sans majuscule. Il y a nécessité en effet, pour sonner vrai, d’accumuler les détails précis ; l’éditorial approximatif et mollement indigné, il s’en trouve un dans la feuille de chou de ce matin, que vent emporte. Beinstingel empoche la mise, et convainc, jusqu’à émouvoir, via la trajectoire d’un nouvel opérateur, reconverti à marche forcée - avant, il posait des câbles - dans une vaste entreprise notoire pour sa haute teneur en suicides. D’abord interloqué, puis blasé, et enfin fatigué, le personnage, reprénommé Eric par l’entreprise, se déshumanise avec une rapidité stupéfiante, en dépit d’ancrages puissants hors-job ; une famille, une pratique assidue de la course à pied, une généreuse énergie. Mais tout cela ne suffit pas à lutter contre l’inexorable flux, habilement cristallisé par la façon mécanisée dont il s’adresse à sa boulangère.

Mais derrière ce beau livre d’accès immédiat s’en tient un autre, plus dissimulé, que manifeste seul le titre. On dit notre société plus violente ; rien ne l’indique, sinon la paresse ou l’intérêt des princes de l’opinion publique. En revanche, l’euphémisation sans cesse accrue du vocabulaire par les mêmes, accroît le décalage entre les mots et les choses, et attribue à celles-ci une violence pire d’être niée. Non plus les vieux, mais les seniors, et déjà les aînés, bientôt les matures ; non plus virés, mais licenciés, et déjà remerciés, sous peu délocalisés ; non plus un suicide, mais un incident de personne. La guimauve lexicale n’a jamais prémuni personne contre le tragique de la vie - bien au contraire. Elle ne fait qu’ajouter le ridicule, et donc l’odieux, au terrible. Le retour aux mots sauvages qu’à la fois désire, célèbre et manifeste ce beau roman masqué, c’est un choix de salubrité publique - quand la réalité est elle même indomptée, et comment ne le serait-elle point ?      

 

  Thierry Beinstingel, « Retour aux mots sauvages », Fayard, 2010.

Lecture-loisir.

DISPONIBLE.

Document réalisé par L. LE TOUZO, le 6 octobre 2010

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