Partager l'article ! HOTLINE 168 - janvier 2012 Nicolas Fargues: "Tu verras": Des écrivaines ont déjà abordé dans leurs livres le thème de la perte d’un enfant ...
Des écrivaines ont déjà abordé dans leurs livres le thème de la perte d’un enfant. Qui ne se souvient de la violente
polémique entre Camille Laurens et Marie Darrieussecq, la première reprochant à la seconde de s’être arrogé le droit d’écrire sur ce qu’elle n’avait pas vécu : la mort d’un enfant. Au demeurant,
ce débat n’est pas clos : pourquoi certains sujets ne pourraient- ils pas faire l’objet d’une fiction ?
Dans le cas du roman de Nicolas Fargues, le lecteur ne s’arrête pas à l’authenticité ou à l’inauthenticité du récit.
L’essentiel est ailleurs : il est dans le point de vue adopté. Le narrateur est Colin, un homme qui a la garde de son fils Clément auprès duquel il joue le rôle de père-mère. Le titre « Tu verras
» renvoie à l’expression lancinante qui clôturait les discours du narrateur à son fils et exprime un futur tragiquement nié dès le début de l’œuvre quand le père annonce la mort brutale de
l’adolescent renversé par le métro : « Le jour avait changé de couleur et de goût pour le reste de ma vie ». Colin évoque alors la vie après l’accident, douloureuse et chargée de souvenirs, de
regrets et surtout de remords. En effet, le père souffre, taraudé par l’absence de Clément et la culpabilité à son égard; malgré l’amour immense qu’il a porté à son fils, il a multiplié les
faux-pas : ainsi a t-il privilégié ses conquêtes féminines égoïstes , capricieuses et surtout réitéré les erreurs de son propre père, en imposant à Clément une éducation trop rigide : « Et moi
qui avais bien retenu qu’il n’y a pas, dans la vie, d’autre moyen pour un fils de s’affranchir qu’en tuant son père (…) eh bien, j’ai tout fait pour ne pas perdre le contrôle tyrannique sur mon
fils .». Finalement, à quoi tout cela a t-il rimé ? Après la mort de Clément, le narrateur comprend qu’il n’a pas pris la mesure de la fragilité de l’adolescent; il découvre que tout un pan de
l’existence de son fils lui a échappé et Colin pose alors la question fondamentale de l’amour parental : « Aimer son enfant, est-ce en aimer un autre que soi ou bien continuer de s’aimer soi-même
mais sans s’accabler de la mauvaise conscience d’être égoïste ? ». Le lecteur entend les paroles du narrateur ; il suit son monologue intérieur, le fait sien : au fond, chacun pourrait être ce
père désespéré, impuissant face à l’écoulement du temps qui rend tout irréversible : « Je serais prêt à donner ma santé, mes deux bras et mes deux jambes […] afin de faire revenir Clément.».
Nicolas Fargues sait dire l’acuité de la douleur sans verser dans le larmoyant, il sait analyser la complexité de la relation entre un père maladroitement aimant et son fils, adolescent
complexé et humilié.
Pourtant, il ne s’y enlise pas : le récit ne progresse pas vers un pessimisme absolu ; pour apaiser sa souffrance, sans
recourir à un quelconque paradis artificiel, Colin part à Ouagadougou accomplir une sorte de rituel initiatique, passerelle vers une possible reconstruction et à la même époque, il rencontre une
jeune femme, peut-être la promesse d’une renaissance. Rien n’est arrêté, tout est suggéré et les dernières lignes du roman laissent encore le lecteur libre face à une interprétation
plurielle.
Le talent de Nicolas Fargues est grand ; bien que le sujet s’y prête, l’auteur ne tombe pas dans le piège du roman
intimiste. Par exemple, le narrateur choisit souvent l’autodérision et emprunte les images au monde de l’enfance quand l’émotion risquerait de devenir trop pesante : « la montagne se remettait à
pousser contre mes paupières […] j’ai levé la tête vers les millions d’étoiles. En plissant mes yeux liquides, chacune d’entre elles paraissait démesurée. ». Cette distance volontaire permet à
l’auteur de donner à son récit une autre dimension ; certes, à travers la vie chaotique de Colin et de Clément, Nicolas Fargues peint le tableau d’une partie de la société actuelle, des familles
séparées où des trentenaires voire des quadragénaires courent en tous sens pour combiner-le mieux possible ! -vie professionnelle, vie privée, garde des enfants, mais-et surtout- une
portée plus humaniste du roman apparaît quand son narrateur s’interroge sur l’amour, la mort et le bonheur, questions universelles qui interpellent le lecteur. Et au –delà d’une maîtrise de
l’écriture, ce sont ces différentes strates de lecture qui font la force de Tu verras.
Nicolas Fargues, "Tu verras", Editions P.O.L
DISPONIBLE
Lecture-loisir
Document réalisé par Sylviane Dondainas