Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 14:43

« Un roman, c’est des personnages et de la durée », écrivait avant-guerre un jeune Jean-Paul qui était déjà Sartre, mais point encore la superstar de l’existentialisme qui déferla sur le monde après 1945. Ce viatique rudimentaire et subtil, et pour finir diablement efficace, lui permettait à la fois de louer hautement l’auteur de « USA » - « je tiens John Dos Passos pour le plus grand romancier de notre temps » - et d’étriller semblablement celui du « Nœud de vipères » - « Dieu n’est pas un artiste, M. François Mauriac non plus ». Toutes options plutôt validées par les intermittences aléatoires des anthologies littéraires, et les décrets révocables des jurys universitaires. Cette définition à la fois tranchante et elliptique, limpide et opaque, est peut-être une mince allumette craquée dans les ténèbres de la foire sur la place qu’est, aussi, la rentrée littéraire. Si Jonathan Franzen a, avec « Freedom », son quatrième roman, le troisième traduit en français, mais surtout le second best-seller worldwide, à la fois devancé - dès le 15 août - et survolé le millésime 2011, c’est certes, parce qu’il est une superstar aux Etats-Unis, et qu’en littérature comme ailleurs, la France n’est qu’une province de cette métropole. Mais aussi - mais surtout - parce qu’il souscrit à la rude et souple équation sartrienne.    

Sept cent pages, trois personnages principaux, non quatre, non cinq, non finalement quatre - sans compter des seconds rôles très réussis -, dépliés sur  plus d’un quart de siècle d’histoire américaine contemporaine : si vous vous embarquez sur le long-courrier de Franzen, réservez-lui, pour le moins, un week-end entier - mais du moins ne serez-vous pas déçu du voyage. L’auteur des « Corrections », National Book Award 2001, possède brio, savoir-faire et souffle : c’est ce qui lui permet de fédérer aux Etats-Unis - et ailleurs - littéraires pointus et grand public. En effet, il sait adjuver au grand vent du romanesque un style que l’on pourra juger, avec l’auteur, « moins scintillant » que celui des « Corrections », mais qui n’en demeure pas moins extraordinairement séduisant. L’écrivain est arrivé à maturité, et le démontre en utilisant un vaste registre de langue(s), tout en s’abstenant du brio quelque peu ostentatoire qui gâte de son acidité le talent extrême des jeunes auteurs virtuoses. Ainsi le dialoguiste est-il, en lui, magistralement maîtrisé ; « Tu crains peut-être aux échecs, mais tu es vraiment fort à l’autre jeu. »
   





Nous disions donc, enfin Sartre en l’occurrence : « des personnages ». Le traditionnel triangle amoureux est devenu quadrilatère détraqué, et jamais ne fera un quinconce ; Walter et Patty Berglund sont les parents, nés dans les mêmes eaux que Franzen (1959-...) ; Richard Katz est la figure cachée dans le tapis, omniprésente et polarisée : meilleur ami du couple, enfin de Walter, dont il était colacataire à la fac, il devient, sur le tard, à travers quelques contremarches marécageuses, amant caché de Patty, et deus ex machina de l’histoire; Joey est le fils rebelle, qui ne peut guère s’opposer à ses parents libéraux-cool, c’est la règle, qu’en prenant leur contrepied : républicain, avide, ambitieux, égoïste. Il a aussi une sœur, Jessica, mais qui n’est qu’un fond d’écran. Anyway, de toute façon, « Freedom » est le contrepoint des « Corrections », dans la mesure où la fresque familiale qui y était considérée depuis le point de vue des Enfants, l’est dorénavant depuis celui des Parents. Le romancier de longue haleine commence par être un généalogiste habile.    

Le roman est brillamment construit : après un bref prologue qui semble illustrer la « crise isolée » par laquelle Albert Thibaudet identifiait le « roman actif », par opposition au « roman passif » qui « déroule une vie », et dans lequel on voit Joey Berglund, adolescent, s’opposer à contre-emploi à ses parents, le fil du récit est renoué par l’autobiographie de Patty, intitulée, significativement : « Des erreurs furent commises. » A contre-emploi, car Joey s’avère extrêmement mature et raisonnable quoique (?) déterminé, quand Patty est borderline et imbibée, et Walter rigide et inhibé. Cette construction sophistiquée et virtuose permet de déplier unilatéralement à travers le seul regard de Patty, la cellule familiale qui se désintégrera en plein vol à l’adolescence éruptive de Joey.

Comme toutes les filles de la fac et des environs, Patty Emerson, fille négligée d’une famille cossue et destroy, et encombrée d’une « meilleure amie », Eliza, dingo complète - et maîtresse parmi mil e tre de Richard Katz -, vedette de basket-ball à la carrière prématurément interrompue, violée à l’âge de dix-sept ans dans des circonstances troubles, préférait le chanteur de rock, musclé, charismatique et amoral à l’étudiant en droit brillant, sage et encombré. Que toutes celles qui au premier coup d’œil - et même après - préféreraient David Cameron à Michael Hutchence lui jettent la première pierre. Mais Walter se montrera si prévenant, si attentionné, et - surtout - si adorateur fanatisé de Patty que c’est lui qui finira par la conquérir, et, bien sûr - tant il est pathologiquement un mec bien - par l’épouser.
                         
Le couple aura donc, on l’a vu, deux enfants. Mais si Jessica n’apparaît guère dans le panorama, c’est pour une excellente raison. Car si, comme on l’a déjà compris, cette fresque familiale déglinguée raconte, comme tant d’autres grands romans made in USA - nom de code : « great white whale », grande baleine blanche -, l’envers du rêve américain, appelé avec sagacité par l’un de ses explorateurs « cauchemar climatisé », son mérite singulier, est d’en mettre à nu le ressort principal, sinon exclusif : l’esprit de compétition.
  

C’est la raison pour laquelle Jessica, qui en est dépourvue, s’estompe du paysage, et n’aspire guère qu’à se construire une petite niche abritée. Et c’est aussi ce qui explique que Joey, lui, le néo-reaganien, vorace et vindicatif, finit par s’y incruster. Il complète donc ce rectangle paranoïde. Comme chez Richard Ford, la politique est à la fois omniprésente et filigranée ; elle ne semble au reste, chez ces deux auteurs majeurs, qu’un moyen d’exacerber les conflits de génération. A parentèle cool, ou du moins voulant l’être, progéniture matérialiste, républicaine, endurcie, cynique, avide.        

C’est peut-être d’ailleurs le changement le plus notable entre l’époque de Dos Passos et celle de Franzen : « Freedom » est un roman de gauche, aussi clairement que l’était « USA ». Mais tout a changé, le monde, les Etats-Unis, la gauche, et la littérature, entre Roosevelt et Obama - si la majeure partie du roman se cristallise en 2004, l’épilogue est postérieur à l’élection du prince du cool. Ainsi a radicalement muté, logiquement, l’ADN d’un roman de gauche. Du temps de Dos Passos, sans aucun doute le plus manichéen des grands romanciers de l’histoire de la littérature, il s’agissait essentiellement de démolir et de lézarder valeurs, vecteurs et hauts lieux, de la pensée, de la pratique et de la politique conservatrices, pour mieux (?) les opposer aux hommes de fer et de marbre des forces héroïsées du progrès. A l’époque de Franzen, et très précisément dans « Freedom », roman de gauche très sévère pour la psyché de gauche, ce sont les totems et tabous du progressisme qui sont lacérés : le féminisme, l’écologie, l’éducation libérale, etc.      
 
En effet, Katz, à la fois cynique et désenchanté, plongé en plein désarroi par le succès de l’un de ses disques, courbaturé de postures et de poses très cool, ressemble à une critique acide de l’idéologie rock. Patty est une véritable naufragée émotionnelle, gibier de choix pour son psychanalyste, ayant trop aimé son fils, trop mal son mari, et de manière trop tordue, à la fois hypocrite et déchirée, son amour secret, Richard : elle verse, tout au long du roman, des Niagara lacrymaux. Empli d’une autodérision ductile et drolatique, son manuscrit autobiographique - que liront les deux hommes de sa vie, et bonjour les dégâts, c’est peut-être ça, la littérature  - démontre surtout l’ampleur de ses talents naufragés. La middle class sait se construire des enfers domestiques assez réussis. Intelligente, drôle, désespérément désireuse de bien faire, elle a tout gâché.         

Mais surtout, Walter Berglund s’avère, in fine, le véritable anti-héros du livre. Bloc de vertus cimentées, généreux, travailleur, pathologiquement attentionné, amoureux sincère, et - de plus en plus - désespéré de sa femme, cette âme noble, miraculeuse extraction d’une famille, comme il se doit, abominable, est surtout, ce n’est pas incompatible, un océan de refoulement et d’inhibition. Ce petit saint est une véritable tête à claques. On connaît depuis « La zone d’inconfort », autobiographie médiane et oblique, la sensibilité écologique de Franzen, dont il détresse joyeusement les contradictions de bobo new-yorkais (à temps partiel). Walter, c’est un peu lui, mais devenu marteau : c’est comme s’il avait jeté cette passion déréglée dans le l’organisme luthérien rigidifié de Walter Berglund. Le regard narquois et sarcastique que pose sur tout cela un Richard Katz revenu de tout, même, un comble pour une rock star, du sexe et de la drogue, sur ce (pas si) doux délire, encouragé par l’idolâtrie de la jeune et belle assistante de Walter, Lalitha - toujours l’esprit de compétition, via la trophy wife - est l’un des meilleurs moments du livre.

Or, le probe Walter est à fleur de peau. Intronisé sauveteur paradoxal et acoquiné avec le diable de la paruline azurée, un oiseau rare dont l’espèce est menacée (et qui figure sur la couverture de l’ouvrage), c’est un écologiste terriblement abstrait, et un homme de gauche incroyablement maladroit avec les humiliés et offensés. Il s’interdit tout ce que Richard s’autorise(rait), à commencer par Lalitha, et cette fresque fracassée se retourne en paradoxe moral : un chapitre s’en intitule, significativement, « la colère de l’homme gentil ».           

Tout cela finira mal ? Oui, et pas si mal cependant. Un étrange orgueil générationnel finit malgré tout par poindre de cet empilage de naufrages, et littérairement, de cette succession de carambolages évités de justesse ; rarement grand roman aura été si souvent proche de verser dans le précipice, dont le manichéisme déjà évoqué n’est qu’un versant. En effet, en dépit de tout, échecs, maladresses, négligences, il est impossible de ne pas conclure que la génération de Walter et Patty a mieux élevé ses enfants que celle de leurs parents. Franzen, qui a mis neuf ans à écrire ce livre, a d’évidence extraordinairement réfléchi sur son art ; son modèle, d’ailleurs artistement tissé dans la texture romanesque (Patty finit, une reddition parmi d’autres, par lire ce livre que lui survend Walter depuis des décennies), est, le croiriez-vous, « Guerre et paix ». Là aussi l’histoire d’une fille fantasque écartelée entre un bon gars un peu terne, et une rock-star par anticipation, grimée en prince russe. Tolstoï, plus U2 ? Comme vous y allez.

Pour le louer ou pour l’accabler, de bons lecteurs, François Beaune (pour), David Bosc (contre), moi-même (pour) ont noté le métissage de Franzen avec l’écriture télévisuelle. Point de rencontre éminemment contemporain : la grande baleine blanche, mais en prime time. Une main sur la bibliothèque des pères de l’Eglise, une autre sur la télécommande des chaînes du câble. Ce roman a été vendu à plus d’un million d’exemplaires aux Etats Unis, mais dont un quart en livre numérique. Trop bien élevé, trop instruit, trop conforme aux canons de l’Université, l’auteur n’est pas assez running wild pour être le Tarantino de la littérature US (c’est Rick Moody qui décroche la queue du Mickey). Non, il en serait plutôt le Christopher Nolan : intelligent, cultivé, paradoxal, torturé, légèrement bluffeur aussi. « Freedom », c’est un peu une boisson énergisante qui serait en même temps puissamment alcoolisée. « Une ambition dont on n’a pas les moyens est un crime. » disait cette vieille punaise de Chateaubriand. Gageons que l’enchanteur lui-même - qui avait des ambitions partout et notamment en notamment en politique, et des moyens nulle part sinon en littérature  - n’eût rien trouvé à redire, à celle, immense, de Jonathan Franzen.

 

Jonathan Franzen, « Freedom », L’Olivier, 2011.
Lecture-savoir.
DISPONIBLE
Document réalisé par L. LE TOUZO, le 14 décembre 2011

Par lamediathequedefrejus.over-blog.com - Publié dans : Pages centrales
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