Partager l'article ! PAGES CENTRALES Notice 22 - Septembre 2011 Mona Ozouf: "La cause des livres" "Pierre Nora Historien public": A priori, tout conspire à rapproche ...
A priori, tout conspire à rapprocher ces deux livres : leurs auteurs sont amis ; ils appartiennent à la fois à la même
génération - naissance en 1931 ; à la même corporation - ils sont historiens ; à la même sphère idéologique - sociaux-démocrates, tendance force tranquille, si tranquille qu’on se demande où est
passée la force, diraient de moins suaves que moi, intellectuels de (centre-)gauche à la sauce Nouvel Observateur ; ils sont tous deux publiés chez le même éditeur, Gallimard ; enfin, il
s’agit de deux recueils inscrits dans la longue durée, qui dessinent à chaque fois une sorte d’itinéraire intellectuel et politique, « d’inventaire de la tirelire ». Pourtant toutes choses bien
pesées, et lecture achevée, j’aurais - subjectivement - tendance à conclure, dans le langage imagé qui fait une partie de mon charme : Pierre Nora, pas glop ; Mona Ozouf, glop glop. Pour
quelle(s) raison(s)?
Dans la littérature, c’est comme dans la vie : les ressemblances, seraient-elles nombreuses, accentuées et décisives, ce
que manifeste ce bref recensement, restent ce qui est le plus facile à établir. Mais les différences, lorsqu’il s’agit de comparer un ami, une aimée, un écrivain, une pensée à un(e) autre, cela
est à la fois sensiblement plus difficile, et incommensurablement plus intéressant, comme d’explorer le détail singulier qui illumine et transfigure l’ensemble du tableau, comme chez le Tintoret,
au lieu de s’en tenir, comme chez le Titien, au vaste cinémascope qui en met plein la vue à peu de frais. Nora, c’est déjà une clé, serait plutôt du côté du plan large qui embrasse tout, et
peut-être mal étreint, tandis que Mona accommode son oeil, et le nôtre, sur les bas-côtés, les finitions, les retouches. Chaque méthode a ses partisans, mais dans ce cas d’espèce, voir plus
large, c’est surtout voir de plus loin.
Relevons tout de même, sans aller plus avant, qu’il s’agit de deux ouvrages poussant le superbe jusqu’aux lisières du
somptueux, alliant rigueur de l’information, élégance de l’écriture, et puissance et précision de la pensée ; tout cela est de haute volée, nous sommes à mille lieues de l’essayisme bâcleur à la
Bruckner, ou du manichéisme idéologique à la Natacha Polony. Mais une fois qu’on a dit que les deux mastodontes du championnat espagnol écraseraient, le conditionnel étant ici un luxe
parfaitement superfétatoire, n’importe quel ressortissant du championnat de France, ce préalable indispensable n’interdit nullement d’affirmer sa préférence pour le FC Barcelone au détriment du
Real Madrid - ou l’inverse, même si ces jours-ci c’est moins couru, et moins courant.
Cependant, si l’on a la curiosité - qui, provenant d’un bibliothécaire, n’est point si sotte - de ranger les deux
ouvrages, qui font tous deux 530 pages, l’un à côté de l’autre, on aura la surprise de s’apercevoir que « La cause des livres » s’inscrit dans le format traditionnel de Gallimard, tandis qu’ «
Historien public » y échappe, sans que nul ne comprenne ce qui fonde et justifie ce statut d’exceptionnalité. Détail dérisoire ? D’accord. Mais ce qui ne l’est pas, c’est le ton de tranquille
arrogance qui traverse les pages du second, tandis qu’a contrario celles du premier sont comme irradiées de l’intérieur par une probe autant que patiente humilité, formidablement
séduisante.
Là se situe peut-être le cœur nucléaire de leur différend invisible et essentiel : le recueil de textes à tonalité
éditorialisante de Pierre Nora est l’autobiographie qu’il n’écrira plus, tandis que Mona Ozouf a écrit, voici deux ans, la sienne, « Composition française » - dont j’ai écrit ici tout le
bien que je pensais. Cela explique peut-être, chez lui, cette octave supplémentaire qui finit, sur la durée, par dissoner.
Mais cette morgue n’est peut-être que la conséquence d’un choix éditorial : deux recueils de textes disparates, cohérents
et centrifuges, certes - mais, comme son (beau) nom l’indique, « La cause des livres » est en fait un recueil d’articles critiques, publiés au fil de quatre décennies dans le même hebdomadaire, «
Le nouvel observateur ». Stupéfiante fidélité, et incroyable longévité, auxquelles je ne peux guère comparer que celle de Bertrand Poirot-Delpech au « Monde ». Ce qui induit deux choses : d’une
part, bien entendu, qu’elle y a trouvé un espace d’expression propice à son propre habitus politico-intellectuel : social-démocrate, pour le dire (trop) vite ; mais aussi, mais surtout, que ces
quelques cent vingt textes égrenés sont quelque chose comme du gratin au carré, comme la crème de la crème : le meilleur du déjà très bon - comme eût dit So Foot. En effet, ce n’est pas le genre
de beauté de l’auteur que de s’attarder sur Alain Minc ou Amélie Nothomb - à tout péché miséricorde, puisqu’à moi-même, cela arrive. Aussi navigue-t-on, pavillon haut, au long cours, sous la
bannière déployée de l’excellence. Dire qu’il s’agit d‘un régal de lecture est un prodige d’understatement : enchantement serait un mot plus exact, tant la sélection des textes aura été
rigoureuse.
Un exemple suffira à illustrer cette ségrégation par le haut : en 1997, Mona a écrit un bel article frémissant sur les «
Lettres à Nelson Algren » de Simone de Beauvoir. Il est absent du recueil, car y figurait déjà un texte exceptionnel, autobiographique, mordoré et souverain - au point d’avoir constitué
l’armature du beau chapitre consacré au Castor dans « Les Mots des femmes » (1995). Ce mélange d’exigence et de longue patience donne des fruits merveilleux. Mais c’est aussi que Mona a
longuement médité ce qu’elle écrit : à rebours des exigences stratégiques du temps médiatique, où parler profondément d’un livre après que les autres en eussent parlé étourdiment équivaut à le
passer sous silence, on éprouve ici la curiosité et le plaisir, surtout pour les textes plus anciens, d’identifier chronologiquement vers mars ou février des textes consacrés à des livres parus
l’année précédente. Ce luxe s’est englouti sans recours, au « Nouvel Obs » comme ailleurs.
A ceux qui ne feraient pas la différence entre des éditoriaux colligés et des critiques littéraires rassemblées, je
conseille de regarder la même semaine « La Grande librairie », l’émission de François Busnel, et « Ce soir ou jamais », celle de Frédéric Taddéi. Dans la première il y est question, bien ou mal,
de livres (la plupart du temps bien), tandis quand dans la seconde, des auteurs dissertent sur l’actualité : telle est la nuance, peut-être, entre une émission littéraire et une émission
intellectuelle. Et bien, il s’agit du même écart, marginal et décisif, entre ces deux ouvrages.
Une autre conséquence s’en déduit immédiatement : si ces deux livres sont remarquablement écrits - et par moments - très
bien - surécrits, Nora veut essentiellement convaincre, tandis qu’Ozouf ne dédaigne pas de séduire ; il y a chez elle des moments de grâce, mais incorporés à son triple projet pédagogique,
historique et critique. Etablir en préambule du livre d’un célèbre historien passé par le Parti Communiste une typologie, ou une éthologie, des « ex », les « j’ai eu raison d’avoir tort », les
discrets, les arrogants, les fracasseurs, les remâcheurs, les honteux, les soulagés, cela n’a rien de bien neuf. En revanche, rien n’est plus audacieux que de commencer son péan ambigu par « Les
anciens communistes, il y en a plus de variétés que d’asters ou de dahlias. » Cet herbier incongru et superbe, c’est quelque chose comme l’éclat, ou la signature, de la littérature au cœur même
de la prose d’idées.
Plus littéraire que Nora, l’intellectuel-type, péremptoire et ondoyant, Mona Ozouf est aussi plus latérale. Dans son
propos, qui est de saluer, de présenter et de discuter de beaux livres sincères et réfléchis, mais aussi dans sa trajectoire. Académicien depuis 2002, maître d’œuvre des « Lieux de mémoire »,
première publication en 1984, directeur toujours en fonction de la prestigieuse revue « Le débat » depuis 1980, éditeur chez Gallimard depuis les années 60, Nora mérite d’autant mieux le titre
d’éminence qu’il n’est pas dépourvu de « vertus » cardinalices : stratège machiavélique, son autoportrait professionnel et intellectuel lui ressemble : aussi réfléchi que le tendre
miroir de sa consœur, il est nettement moins sincère : si elle lit des livres, lui pousse des pions. Au risque, qui est celui du pouvoir, de se contredire sans s‘en expliquer : en 1990, le
dixième anniversaire de sa revue est un prodige d’autosatisfaction ; vingt ans près, le trentième sera une longue plainte, sans nulle contrition. Cette métamorphose sa ns traces
évoque la grammaire à éclipses qui déplie la ferveur conditionnelle et conditionnée du supporter de foot ; « ils ont été lamentables à Knysna, alors qu’on était champion(s) du monde en 98. » Si
la vie intellectuelle a pris un chemin lamentable depuis vingt ans - ce qui pour le moins se discute, ce que n’a certes pas pour but son assertion de type oraculaire -, le grand manitou de
l’intelligentsia peut difficilement en être intégralement exonéré.
Comme souvent - comme toujours - la question Sartre fait ici office de pierre de touche. Pour Pierre Nora, les choses sont
simples : il construit son magistère, et le revendique, en opposition à celui de Sartre. simple fleur de rhétorique au demeurant, puisque la revendication d’autonomie du champ intellectuel reste
lettre morte, un beau slogan démagogique qui jamais ne prend forme : « Le débat » est tout aussi ultra-politisé que ne l’étaient à l’époque « Les temps modernes. » Simplement, il ne s’agit plus
de la même politique. Si j’osais - mais que n’osé-je point ? -, je dirais que de Sartre Nora a gardé le pire, l’aptitude à trancher de tout, la rage d’avoir raison, un certain sectarisme
politiquement orienté aussi, mais en laissant tomber tout le meilleur, le refus de l’institution, et de l’académisme, la haine viscérale des conservatismes et des conformismes afférents, la
liberté grande du magistère moral implicite sans la touche oraculaire, la vie intellectuelle et littéraire hyper-tendue entre satire et existentiel.
L’existentiel, parlons-en : tandis que Pierre Nora en établit une analyse distanciée dans un texte habile et contestable -
comme l’est tout texte exclusivement théorique -, sur un mot-mémoire : existence, qui comporte d’ailleurs une erreur énorme et significative (ce n’est pas à Benny Lévy que Sartre a avoué n’avoir
pas été assez radical, c’est à Michel Contat ; oui, je sais, je suis un cuistre), lorsque Mona Ozouf évoque Simone de Beauvoir, elle synthétise d’une longue - je me suis pas regardé - phrase sa
dette, à la première personne du pluriel : « En ce temps-là, on nous promettait bien peu, et Tante Simone promettait tout. (A la) seule condition de gagner son pain (...), on pouvait tout se
permettre et tout espérer : la fraîcheur de la belle étoile et la tiédeur des cafés, les gros livres et les gros gâteaux, le travail et la fête, la vie rangée-dérangée, le philosophie sans larmes
et le sexe sans honte, la palabre infinie aux terrasses, le foin des granges et la poussière des routes, et l’univers égal à l’immense appétit. » Peu souvent dette, qui n’est pas que livresque,
aura été acquittée avec tant d’élégance.
De même sur Sartre, la où Nora ne s’évite pas toujours les clichés généralistes sociologiques, sa consœur, lisant avec une
singularité généreuse les « Ecrits de jeunesse », y trouve la laideur suffocante et omniprésente, mais aussi la foi intangible dans le bonheur d’expression conjurant le malheur du monde - qui est
sans doute le credo commun a minima des littéraires. En définitive, le mieux, pour ce qui est des écrivains, c’est encore de les lire, fut-ce dans les
marginalia.
Un dernier point, majeur, distingue « Historien public » et « La cause des livres » ; le premier s’achève, pour les textes
les plus récents, sur une tonalité grinçante qui demeure parfaitement absente du second : la culture aurait de moins en moins de place dans la société. Mouais. Si l’on refuse d’en tenir pour la
dichotomie masculin/féminin, une autre hypothèse, tout aussi impie, dédouble et remplace celle-ci : elle est sociologique. Fils de médecin, Nora n’a jamais connu que l’univers des livres, et tend
à les considérer comme un acquis, dont il s’agit déplorer à tort ou à raison, la perte ou l’effacement. Si Mona Ozouf objecte à cette - bien vague - hypothèse le contre-exemple précis de dizaines
de grands livres majeurs et contemporains, c’est peut-être aussi que la petite fille pauvre dont « Composition française » narre l’enfance bretonne illuminée par l’école sait, dans sa chair, que
ce supposé acquis est en vérité, pour le plus grand nombre, une rude conquête.
En somme, l’on ne saurait mieux résumer l’écart à la fois marginal et décisif entre ces deux livres foisonnants, denses et
riches, qu’en évoquant le lieu dans lequel chacun s’origine : tandis que Pierre Nora nous convoque dans son bureau pour un cours magistral inspiré et maîtrisé, cependant cours, cependant
magistral, Mona Ozouf nous invite dans sa bibliothèque à flâner parmi le meilleur. Si cool soit le prof, le bureau demeure lieu d’autorité ; si rigide soit la bibliothécaire - ce qui n’est pas le
cas ici, puisque déplier libéralement de problématiques manichéennes est l’une des signatures de Mona -, l’endroit où se rangent les livres demeure un espace de liberté, à commencer par le fait
que, si chacun y est bienvenu, nul n’est obligé de s’y rendre.
Mona Ozouf, « La cause des livres », Gallimard, 2011.
Lecture-savoir.
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Pierre Nora, « Historien public », Gallimard, 2011.
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Document réalisé par L. LE TOUZO, le 26 octobre 2011