Partager l'article ! PAGES CENTRALES Numéro 13 - Janvier 2011 François Bégaudeau: "La blessure la vraie" François Bégaudeau fend l’armure, refait le match et rafle ...
En dépit de sa facilité protéiforme, de sa décontraction étudiée, et de sa graphomanie polymorphe, et peut-être en définitive à cause d’elles, jusqu’à ce jour François Bégaudeau n’avait pas encore réalisé la vendange de fleurs et de fruits que promettaient ce talent, cet humour et cette discipline. Avec son onzième livre, « La blessure la vraie », ce vieux trentenaire désinhibé et malin accomplit in fine cette promesse muette, par un mélange de ténacité et de métamorphose bien dans sa manière, à la fois suprêmement réfléchie et extrêmement fluide. C’est donc l’occasion de faire le point, simultanément, sur l’une des trajectoires les plus passionnantes de la littérature contemporaine, et sur les tentations, enjeux, issues et impasses qui remuent et délimitent celle-ci.
Avec ce cinquième roman, l’auteur de « Jouer juste » fend l’armure, refait le match et rafle la mise, accédant à la catégorie supérieure avec laquelle il ne cessait jusqu’alors de flirter, à la manière du Charles Dantzig du « Dictionnaire égoïste », ou, dans une moindre mesure, de la Maylis de Kerangal de « Naissance d’un pont ». L’ambition, ça paie toujours. « La blessure la vraie » est de ces livres qui justifient, sinon une vie d’homme - toutes le sont, justifiées, comme les marges dans un texte officiel dactylographié -, du moins une vocation d’écrivain.
Que manquait-il, alors, aux livres précédents de Bégaudeau - tous sauf un excellents, quelques-uns remarquables ? C’est depuis le surplomb de cette sagacité rétrospective qui est à la fois le charme, la limite et la tentation de l’après-coup analytique que je serai tenté de répondre : un soupçon supplémentaire d’implication personnelle. Ainsi « Jouer juste » est-il l’un des meilleurs livres jamais écrits sur le football, sophistiqué et distancié, et pourtant jamais n’y résonne la clé de sol du désir originaire ayant poussé Bégaudeau vers ce cuir sphérique nous ayant donné à tous tant de peine et de plaisir. Un roman d’observateur suréduqué et remarquablement futé, mais un masque supplémentaire, puisque la virtuosité en est un, plutôt qu’une mise à nu. De même pour « Entre les murs », roman souvent imité et jamais égalé sur les charmes et les mystères de l’Education Nationale, mais dont il n’était pas surhumain de pressentir, que l’auteur, trop brillant, trop doué, trop rapide, ne ferait pas sa vie dans les ternes tessitures de la pédagogie de longue haleine. Rien n’y manquait, pas un bouton de classeur Justin Bieber, pas une trousse Zac Efron, pas un cartable Hello Kitty ; rien, sinon la vocation - celle de l’enseignant, s‘entend, car l’auteur s’y révélait une sorte de trappeur littéraire prématurément mûri, au savoir-faire éprouvé, et bluffant chez un si jeune romancier. A l’exception des pages sublimes sur Alyssa, y faisait défaut, selon le lexique cinématographique, un contrechamp. Un très bon livre, mais pas - ou pas encore - un grand livre. Il fallait pour cela attendre que ce virtuose surarmé baisse la garde en redéployant sa virtuosité, non plus comme le moyen de se cacher en plein lumière, puisque le lieu le plus obscur est toujours sous la lampe, mais bien celui d’enfin s’exposer dans un angle éclairé. Comme le dit Marc Lambron : « Tomber le masque, et le masque du masque ».
II faut en revenir à Dantzig, que Bégaudeau vient de rejoindre dans un Panthéon select où les élus, las de surclasser - sans peine, sans péril et donc sans gloire - leurs concurrents, décident de s’y égaler à eux-mêmes. C’est souvent par le biais de l’autobiographie sursaturée d’idées, ainsi Régis Debray avec « Loués soient nos seigneurs », ainsi Marc Lambron avec « Une saison sur la terre », que s’accomplit cette métamorphose ascensionnelle, que les prétendants deviennent princes. Le double salto dictionnario encyclopédique de l’auteur affûté de « Pourquoi lire ? » n’est autre qu’une autobiographie oblique et cryptée : la confession feutrée d’un érudit pudique, qu’est-ce sinon la liste des livres qu’il a lus, et qui l’ont constitué, plutôt que celle des amours qui l’auront changé, et sur lequel il observera un silence aussi farouche que légitime ?
Si l’on tient pour négligeables ces ridules à la surface de l’époque que sont les opinions politiques (Dantzig penche à droite, d’ailleurs sans excès, Bégaudeau à gauche, options marginales sur l’échiquier littéraire), ils se ressemblent profondément : intempestifs par leur culture et puissamment contemporains par l’acuité de leur regard, suprêmement intelligents et somptueusement décontractés, princes du cool et rois de la Pléiade (ce qui prouve que ce n’est pas contradictoire, merci pour la démonstration in vivo), ni l’un ni l‘autre ne sont intimidés par l’héritage, le patrimoine, la tradition. Ils abandonnent ces menues servitudes à ceux qui les maîtrisent insuffisamment, trop pressés sans doute d’en tirer avantage auprès d’autrui. Ainsi les lettrés, de Sollers à Quignard en passant par Finkielkraut, s’aigrissent-ils à tenter vainement de fonder un pouvoir chancelant sur un savoir démonétisé, tandis que les littéraires, Lambron, Dantzig, Bégaudeau, y préféreront toujours l’abri improbable et peu fréquenté où trouvent asile les bonheurs d’expression : ce sont des intellectuels, comme tout ce qui à Paris a plume, audience, et commanditaire(s), mais réticents, car à la tentation si humaine de légiférer sur tout s’oppose une approche sensualiste de la langue. S’ils se tiennent à l’écart des tracts, slogans, et autres pétitions, ce n’est ni indifférence ni dédain ; c’est seulement que tout cela est trop mal écrit. L’amour des mots, pour faire image, les aura préservés de transformer en tyrannie le goût qu’ils éprouvent pour les idées générales. Les conducteurs de peuples, qui ont trop à faire, sont rarement de grands prosateurs.
« La blessure la vraie » est pour ainsi dire le prequel de « Vers la douceur » (2009), avec sa tribu de trentenaires décontractés, paumés et erratiques devant les jeux de l’amour et du hasard, roman kaléidoscopique et générationnel subtil et distancié. Education sentimentale, certes, mais aussi roman des origines. Bégaudeau en revient à l’été 1986, saison fondatrice et épisode décisif, fatal et fractal, l’été de ses quinze ans. Après « L’invention de la jeunesse » (2010), essai brillant et parfaitement délimité écrit à quatre mains avec Joy Sorman, c’est la réinvention, et la recréation, de l’adolescence, via les arcanes du désir et de l’exigence morale. Certes, le fil conducteur du récit est le défi, banal à cet âge, de coucher avec une fille avant la fin de l’été - « Toute vie se lit au miroir de ses étés » a écrit Clémence Boulouque un jour d’heureuse inspiration - mais le talent singulier de Bégaudeau, et la réussite superbe de ce livre, est d’entrelarder cette obsession centrifuge avec toutes les autres, qui finiront par tisser ensemble une splendide vie d’adulte. Celui-ci déplie suivant ses certitudes contemporaines les hésitations et tubulures intempestives de l’adolescent qu’il aura été, sans complaisance, quoiqu’avec compréhension, ce qui fait que le lecteur n’a qu’une envie : devenir l’ami de celui qui parle avec une telle justesse de la ronde des jours enfuis, du carnaval des désirs et des douleurs, des veilles déambulatoires et enragées. Moi qui ai cette chance, j’en mesure chaque jour le prix.
Si ce roman a une apparence immédiate, qui est la chronique douce- amère de l’adolescence empotée et turbulente, il a aussi un dessein plus secret : insérer et resserrer dans un unique récit l’ensemble des désirs périphériques et convergents qui s‘encastrent dans une seule existence - au shaker, pas à la cuiller. Il y a tant de vies dans une vie. Le François quinzagénaire du récit, certes, veut coucher ; mais il veut aussi opposer au poison de ses allergies musicales, et le roman (comme dans « We own the night ») ne lésine pas sur la bande-son de cet été-là, oubliable et cependant inoubliée, l’antidote de sa préférence pour le rock le plus aigu et le plus bruyant ; mais il veut aussi gagner, ou plutôt ne pas perdre, un tournoi de tennis, puisque le livre s’ouvre sur une nouvelle lassitude de téléspectateur blasé devant Wimbledon, et c’est peut-être l’un des symptômes de cette exaltation avide à déserter l’enfance qui signe l’adolescence, que cette rage de préférer être en toutes choses un acteur médiocre plutôt qu’un spectateur émerveillé. Plutôt pousser la balle, même mollement, que de bader Mac Enroe. Plutôt chanter, même faux, que d’écouter le meilleur groupe de rock du monde, chacun le sien. Plutôt écrire, même des poèmes minables, que de lire les chefs-d’œuvre agréés. Et pour les filles, je vous laisse traduire l’équation vous-mêmes.
Mais surtout, il veut comprendre, analyser, perpétuellement redéfinir ses objectifs : le dragueur pitoyable est un stratège hors pair, c’est la pratique qui lui fait défaut. Le narrateur de quinze ans, au-delà de sa moyenne de 17,1 en anglais, est déjà un intellectuel en herbe, fatale destinée, j’imagine, des premiers de la classe - et c’est vrai qu’il a déjà un avis, aussi tranché qu’ignorant, sur toutes choses, le bougre. Est très bien rendu, en particulier, le manichéisme politique inhérent à cet âge, et propre à faire passer la riante « Red United Army » de Wakamatsu pour le joyeux foutoir abritant débonnairement José Bové et Cécile Duflot, Eva Joly et Daniel Cohn-Bendit. Il lui en reste quelque chose d’ailleurs - in cauda venenum. Encore un effort pour être démocrate. Ceci dit, on a déjà lu ailleurs de belles séquences sur l’adolescence embourbée, et déchirée entre désirs prédateurs et réquisitions morales. Ce qui hisse « La blessure la vraie » au-dessus de la chronique sensible et généreuse de ce printemps de la vie, saison vulnérable entre toutes, c’est le paradoxe suivant : tout cela se passe en Vendée, soit sur une terre agricole et ensauvagée, alors que le petit François est déjà urbanisé, scolarisé depuis deux ans à Nantes. D’ailleurs, tous ses copains l’appellent (les dialogues sont brillantissimes, le tout récent dramaturge doit passer la rampe avec les honneurs) « le Nantais » : il a beau s’abandonner à un maximalisme idéologique qui mange pas de pain, c’est que d’la gueule, dans lequel la nuance est aussi bienvenue qu’un haltérophile dans un congrès de jockeys, rien n’empêche que, citadin, excellent élève, bilingue, littéraire déjà, il sera un heureux de ce monde, s’éloignant déjà, malgré lui, malgré eux, de copains n’ayant pas eu sa chance ou son mérite.
Mais c’est ainsi. A côté de ses potes qui vivent au jour le jour, ou s’en foutent, le narrateur veut déjà tout comprendre, décortiquer, détricoter. Erotisation de l’intelligence, qui déjà décide d’un destin. Ainsi, l’adolescent perturbé et concerné contiendrait en gésine l’écrivain désinhibé, je vois ça d’ici. Le cinglé de tennis deviendrait un expert des menues cérémonies et magistrales improvisations du foot, je vois ça d’ici. Le puceau encombré deviendrait un grand et mince beau mec traînant tout les cœurs après soi, je vois ça d’ici. La manichéen précocement, et peut-être prématurément, hyper- politisé, faut voir comment, deviendrait un intellectuel bavard, futé et omniscient, je vois ça d’ici. Le bon élève deviendrait un agrégé décontracté puis un romancier cool, prince récidiviste de l’oralité concertée, je vois ça d’ici.
Seul le cinéphile manquait alors à l’appel, s’annonçant cependant par touches discrètes, et après tout il est vrai que l’été n’est pas la saison pour s’exploser les yeux dans les salles obscures, et le cerveau dans les debriefings réglementaires d’après-séance au café. Il y a tant de vies dans une vie. En un mot, les polarités multiples et indécidées de l’anti-héros de ce roman superbe et généreux seront devenues les lignes de force de l’existence du jeune adulte, puis de l’adulte moins jeune, nous en sommes tous là, François.
Ce qui nous renvoie pour finir à la question inaugurale, ce qui est logique pour un roman pouvant se lire en boucle, comme la « Recherche » de Marcel Proust, ou « Home by the sea » de Genesis ; qu’est-ce qui fait qu’un grand livre est un peu plus qu’un très bon livre, et que soudain le lecteur appareille vers la haute mer, au lieu de se contenter, et ce n’est pas si mal, d’un cabotage magistralement dominé ? Peut-être ceci, qui est le plus difficile à concilier ; il s’agit d’être à la fois dedans et dehors, à la fois l’ado complexé qui joue sans filet et l’adulte cool qui a tout compris au film, le gosse de quinze ans qui fait un drame de tout, et le romancier de trente-neuf qui ajoute un sourire à toutes choses (ai-je dit qu’il s’agit du livre le plus drôle de Bégaudeau, ce qui est d’un mot tout dire ?), le récité gorgé de sève engoncé dans la sueur et la suie et le récitant chargé d’ans qui pastellise les brouillards et les ombres. A la fois l’acteur principal et le cinéaste, l’avant-centre et l’entraîneur, le dragueur enchaînant sans discontinuer - même si on a le droit de penser à un autre verbe - conquêtes et râteaux et le subtil exégète des relations amoureuses, le romancier fluide tout en liberté et le théoricien de la littérature tout en contrôle. A la fois François, 15 ans, et Bégaudeau, 40 cette année. A la fois Stendhal et Spinoza, a osé résumer quelqu’un d’autre.
Il fallait pour cela trouver la bonne distance, assez proche pour se souvenir du parfum de cet été-là sans fausse note, assez éloigné pour résister à la tentation d’y apurer des comptes d’hoirie. Ce gamin chiffonné est une sacrée tête à claques, cela doit être porté au crédit du romancier. Non pas l’improbable maturité, mais la difficile patience : être assez fort pour faire revenir en soi ce dont sa vie est faite, faire le plein de son réel pour en faire le matériau de son livre, arracher ce récit à son expérience, au désir, au désordre, à l’errance. Un grand livre, c’est quand la trame du récit est indécidablement partagée entre un peintre et un critique d’art, à tel point qu’à la fin du tableau nul ne sait plus qui tient le pinceau. Un grand livre, c’est la réconciliation des royaumes.
François BEGAUDEAU, « La blessure la vraie », Verticales, 2011.
Lecture-loisir.
DISPONIBLE.
Document réalisé par L. LE TOUZO, le 12 janvier 2011